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Archives pour 12/2011

Rodage de 505

C’était au début des années 80, je travaillais encore chez Bonusque, je m’occupais de la région Nord et j’habitais Rouen. J’avais une voiture de fonction, une Rino 20 Diesoul Turbo, bordeaux, intérieur couleur pisse, qui tombait en ruine. J’attendais avec hâte que cette sombre merde, héritée de mon prédécesseur dans le poste, arrive en fin de contrat.

Après de long mois, la Rino, enfin, arrive au terme de son contrat et je commande MA Pijeott 505 diesoule turbo de fonction, gris métal, les jantes alu, le becquet sur le coffre, les optiques double de je ne sais plus quel accessoiriste de l’époque. La grande classe, quoi, une 505 tunée.

Nous avions une réunion à Orly avec les commerciaux venus de la France entière pendant trois jours, se finissant un vendredi soir. Le mardi après-midi, je devais récupérer la Pijeot au siège de la boite à Paris et abandonner la Rino. Je me pointe fier comme un bar tabac, pour m’entendre dire que Pijeot avait merdé la livraison et que l’auto ne serait là que le jeudi. Dépité, j’abandonne la Rino à son triste sort au fond d un parking souterrain et je file à Orly en taxi.

Le jeudi je téléphone au siège, on m’explique que l’auto n’est pas là. Je retéléphone le vendredi midi, la 505 toujours pas là, le vendredi à 17 heures avant la fin de la réunion, nada, balpo, que dalle et j’apprends que Rino a récupéré l’épave, donc pas d’auto pour moi..

Je vais voir mon boss pour lui demander l’autorisation de louer une voiture; j’étais attendu à diner chez des amis au Havre où je devais retrouver ma femme. Le boss, rapiat comme pas deux, refuse la location et me dit d’emprunter l’auto de quelqu’un….

A ce moment là, un collègue, qui habitait Lille, se pointe. Mon boss lui demande depuis combien de temps il est en poste, mettons un an, et me pose la même question: Dix huit mois.

Aussi sec, il demande au malheureux de me passer les clés de sa bagnole et lui explique que comme plusieurs collaborateurs habitent Lille, il se fera ramener. Qu’en plus ayant une réunion à Lille le lundi, je lui ramènerais l’auto. Ensuite dans la semaine je prendrais le train pour aller chercher la Pijeot à Paris.

Le collègue faisait la gueule, je peux vous dire dents.gif

Il s’exécute et me passe les clés de …………….sa Pigeot 505!

Youpie ! Me dis-je, je vais pouvoir essayer l’engin.

Je promets tout ce que le mec me demande, son rodage, oui oui bien sur, ne pas fumer dans la bagnole, oui oui j ai arrêté aujourd’hui, ne pas rouler comme un abruti, oh non non (J’avais une sale réputation dans cette boite après avoir montré que les Rino 18 étaient fragiles du toit et les Pijeot 305 fragiles…de partout. C’est pour cela que j’avais hérité de la Rino dont personne ne voulait)

Je monte dans sa Pijaeromax, avec tout ça, 18 heures 30, un vendredi de février, sous la flotte, pas gagné pour être à l’heure au diner au Havre….

Pas une raison pour saboter le rodage, juste une occasion de décrasser la voiture, bien sur dents.gif

Heureux comme un roi, je m’engage à la sortie d’Orly et je me trouve planté dans les embouteillages.

Ça m’était totalement indifférent, je découvrais totalement fasciné, l’intérieur de mon futur carrosse…

N’ayant avancé que de 500 mètres en vingt minutes, je pose le coude gauche sur le haut de la portière et à ma grande surprise, mon coude actionne le loquet de fermeture centralisée. J’avais déjà cet accessoire révolutionnaire à l’époque sur la Rino, mais les systèmes étaient différents:

D’une part la commande de verrouillage dans la Rino se trouvait sur la colonne centrale, alors que la Pijeot se servait du loquet de la porte conducteur, mais surtout la Rino utilisait un système électromagnétique et la Pijeo un système électro je sais pas quoi.

La différence, c’est que sur la Rino, quand ça se ferme, ça fait un clac, sec et net, et tout se ferme

Sur la Pijeotttt, ca fait plutôt un schlouf alangui, mais surtout, en prêtant l’oreille, on entend très bien la porte conducteur puis l’AR G, puis le coffre, puis la trappe à essence, puis l’AR D, puis l’AVD se fermer à une micro seconde d’intervalle.

Ah me dis je, je suis sur que si j’actionne le loquet de la portière conducteur assez vite je peux fermer et rouvrir la porte conducteur, avant que la porte passager AV ne se ferme

On est con quand on a vingt cinq ans dents.gif

Coincé pour coincé dans les embouteillages, que voulez vous, il faut bien s’occuper.

Et me voila parti, schlouf, raté, schlouf raté encore, schlouf, encore raté. Allez encore un effort….

Schlouf, raté, schlouf raté, schlang….

Comment ca schlang?

Ben schlang puis plus rien….

Impossible d’ouvrir la saloperie de loquet.

J’essaye le loquet passager. Nada

Le trafic bouché a mort, la flotte qui tombe, coincé sur la bretelle de Belle épine pour l’A86, l’heure qui tourne, tout va bien!

Pas grave, me dis je, je vais couper le contact, ouvrir la vitre électrique et ouvrir la porte avec les clés.

Je cherche le bouton de commande de la vitre, sur la Rino c’était sur l’accoudoir, sur la Pijeo sur la console. Je trouve le bouton, j’appuie

Et rien

Évidemment le trafic repart, je me précipite sur la clé, je redémarre (et merde pour le rodage et le préchauffage, j avais promis mais bon…) j’avance d’au moins cinquante mètres.

Une idée me vient: sur cette merveille du haut de gamme français, les vitres avant sont électriques mais les vitres arrières sont à manivelle! Il suffit donc de faire l’opération par la vitre arrière.

Simple quoi….

Trafic bloqué, je défais ma ceinture, je me dandine sur mon siège pour me reculer, j’ouvre la vitre, je coupe le contact, très précautionneux, je tiens la clé (Ne pas la faire tomber, ne pas la faire tomber…) je l’introduis dans la serrure, je tourne et

Rien

Le trafic repart, derrière ça klaxonne… Je me dandine sur le siège je redresse le dossier je redémarre (Ah merde le préchauffage, bon pas grave…)

Cinquante mètres plus loin, même manip mais pour fermer la vitre arrière, saloperie de manivelle.

Un problème à la fois, restons calme! dents.gif

Eurêka, ce doit être un fusible: verrouillage HS, vitres électriques HS = fusible. Logique non?

Elle est ou cette boite à fusibles de merde??

Je cherche un peu sous le tableau de bord, que dalle (C’était là sur la Rino)

Ah le mode d emploi! Bien sur!

Le trafic repart en accordéon.

Pour ceux qui n ont pas eu le privilège de conduire ce navire amiral de la construction automobile française, la boite à gants de la Pijeot 505, première version, était une énorme boite à gants: quasiment tout le tableau de bord au niveau du passager s ouvrait pour une contenance gigantesque.

Comme le trafic avance en accordéon, je tente une manœuvre osée, qui est pour beaucoup dans mon attrait postérieur pour les boitoto:

En première, dans un embouteillage, sous la pluie, je tiens l auto sur un filet d embrayage, je me penche pour ouvrir la boite à gants. Je garde bien entendu un œil au cas ou le connard devant s’arrête, et au moment précis ou j ouvre la boite a gants, mon pied gauche glisse de la pédale d’embrayage, l’auto fait un bond, la boite à gant me glisse des mains, elle s’ouvre en grand brutalement et, trop chargée en papelards divers, casse ses gonds et tombe sur la moquette….

Tout va bien, je n’emboutis pas la voiture de devant, le rodage, la vache, le rodage…

Je me retrouve donc coincé dans la bagnole, plus de vitre électrique, la boite à gants pétée…. Je me souviens que dans sa chute, la boite avait entrainé le lumignon qui était censé en éclairer l’intérieur, et ce machin pendouillait de façon pathétique au bout de son fil, éclairant le désastre…

Passablement énervé, je fouille dans le merdier et je trouve enfin le mode d emploi.

Alors boite à fusible, boite à fusibles

Page 59 très bien

Gnanggnangnangnan …..qui se trouve dans le compartiment moteur.

Ah saloperie de bagnole! Dans le compartiment moteur! Et comment je fais moi, coincé à l’intérieur pour aller dans la boite à fusibles qui est dans le compartiment moteur????

Bon, pas grave, on respire, on se détend, on va s’arrêter chez Total à Orgeval et il y aura bien un mécano qui va me démerder ça: je klaxonnerai, il viendra, je basculerai le siège, j’ouvrirai la fenêtre arrière avec la manivelle, je lui explique, j’ouvre le capot de l’intérieur, il ouvre, il change le fusible et voili voilou. Pour la boite à gants, j’improviserais plus tard.

Bon, c’est un plan.

Ne pas m’énerver, mettre de la musique. Tiens qu’est qu’il a comme K7 l’autre connard et son rodage de sa bagnole de merde?

Mike Brandt, ouaisouais, les Bee Gees, ah ouais c’est bien aussi, Jean Ferrat, tiens il est coco en plus ce con? Michel Delpech, ah ouais quand même, Claude François, la vache…

Je finis par choisir les Bee Gees faute d AC/DC qui aurait mieux correspondu à mon humeur du moment et à mon problème technique.

Je met la K7 dans le machin, je monte le volume (Au moins 2X4 watt, auto de prestige française je vous dis) et les Bee Gees chantent.

La vache! Ils chantent salement vite et salement aigu, de plus en plus vite et de plus en plus aigu

Et couic plus rien.

J appuie sur Eject et je sors la K7, enfin le corps de la cassette, la bande magnétique coincé dans l autoradio se débobine allégrement.

Ceux qui ont eu des autos avec ça doivent bien s en souvenir dents.gif

Bon, on respire par le nez….

Donc il est 21 heures, je viens de passer Versailles, je suis attendu au Havre, je suis coincé dans la bagnole, la boite à gants est naze, l’autoradio aussi, les fusibles de merde inaccessibles, tout va bien…

J’arrive à la station d’Orgeval. Des bagnoles font la queue partout, ça pleut de plus belle, le garage est bien entendu fermé, je peux crever tout seul dans ma Pijeot

Bon, il faut sortir de là tout seul.

Je bascule le siège,  j’ouvre la vitre arrière (Les manivelles ça a du bon) et je réalise que sur cette sous merde de bagnole, les vitres arrière ne descendent qu’à moitié.

Pas commode pour sortir ça coco!

Je me met a genoux sur la banquette, je passe la tête par la meurtrière, en quête de l’inspiration, je passe les épaules, je rentre mon bide (Déjà à l’époque) et je me retrouve le torse a l’air, les deux mains qui tiennent la vitre en me posant la question de l’étape suivante….

Je pense me laisse glisser le long de la portière, me rattraper sur les mains, et souple et élégant marcher sur les mains jusqu’à ce que les pieds passent par le fenêtre.

J’en suis là de mes cogitations quand d’un seul coup, mon veston croisé qui baillait un peu de chaque coté glisse un peu, et je vois mon portefeuille s’échapper et tomber.

Ni une ni deux, par réflexe imbécile, je lâche la vitre pour rattraper mon portefeuille au vol

Jusque là tout allait bien, une petite fin de semaine peinard dents.gif

Bien entendu je rate mon portefeuille, mais je perd l’équilibre, je tombe en avant et je n ai pas le temps de mettre mes mains pour amortir le choc.

Ben ça fait TRÈS MAL à la tête!

Sonné, la seule chose que je vois c’est le dessous de la voiture, avec dans la flaque d’eau irisée de gazole, mon portefeuille qui dérive. Je prends conscience que mon veston Prince de Galles (Classe a l’époque le Darkvador), forme une magnifique corolle autour de moi, pompant lentement la flaque d’eau et de gazole

Et là, d’un seul coup, la douleur arrive.

Monstrueuse

Effrayante

Je m’en souviens comme si c’était hier.

Je suis tombé sur la tête certes.

Mais mes jambes sont restées coincées dans la bagnole, la glace étant parfaitement positionnée sur mes deux rotules, les pieds coincés dans le toit. J’ai l’impression que mes jambes sont pliées à l’envers.

Ça fait mal…

Je prend appui sur mes mains pour soulager la douleur, j’appuie et je prend conscience que j’appuie sur des bouts de verre et du gravier qui me coupent les paumes. Je m’en fous, trop mal

J’arrive a monter un peu, la douleur s’atténue, je marche un peu avec les mains en gigotant les pieds. Mes mocassins restent dans la bagnole et d’un seul coup les jambes se décoincent.

Paf je tombe sur les genoux, c’est atroce, je me roule sur le coté dans la flaque, finissant de niquer mon ch’ti costard et ma cravate en soie…

Je vous la fait courte dents.gif

Je finis par me relever, une bonne âme me donne un coup de main. Je pisse le sang, je me suis ouvert salement le crane sur ce qui s’avère être un tesson de bouteille, j’ai du verre plein les mains et je suis trempé. Et je suis en chaussettes, mes chaussures étant restées dans l’auto

Là je m’aperçois que j ai oublié d’ouvrir le capot avant de sortir de la bagnole et j’ai laissé les clés sur le contact. Pas commode pour la boite à fusibles

Je vais aux toilettes de la station sous le regard incrédule des familles en ouikende. J’enlève le plus gros des verres de la main,, je me met la tête sous le robinet pour nettoyer un peu et je finis, avec un turban en papier cul, ressemblant à Pierre Dac en fakir pour les plus cultivés d’entre vous, du sang plein la chemise, et sur la serpillère qui me sert de costume

Je retourne vers l’épave de la Pijeo et avec un peu de persuasion, je finis par ouvrir la porte arrière. J’ouvre le capot, je vérifie les fusibles, pas ça, ils sont tous bons…

Je remonte dans la bagnole en ayant pris soin de vérifier que je pouvais ouvrir la porte arrière et je finis le rodage avec soin.

Les péages pas commodes quand on a plus de vitres électriques…

J’arrive chez mes potes a minuit vingt. Le soufflé au fromage est raté…

La surprise initiale passée, tout le monde se marre, moi j’ai mal, mais je me marre quand même.

Mon copain, médecin, me fait huit points de suture sur le crane et quatre dans les mains, le tout sans anesthésie mais arrosé au Château Margaux 75 (Une très belle année je vous garanti) et un vieil Armagnac

Pour la petite histoire, sur la 505, il y a un disjoncteur sous la colonne de direction qui protège les vitres électriques et le verrouillage centralisé….

J’ai réussi à trouver un agent Pijeot, qui a réparé l’auto le samedi, j’ai trouvé chez Monoprix une cassette des Bee Gees, je n’ai plus touché à l’auto du week-end et j’ai fini le rodage en faisant un Rouen Lille d’anthologie

Je n’ai JAMAIS rien dit à mon collègue, et si jamais il lit ce récit, au bout de trente ans il y a prescription

Je certifie que cette histoire est totalement vraie! Je vois encore mes potes médecins une ou deux fois l’an et à chaque fois on se marre, en regrettant le Margaux…

– publié sur le Forum Autoroule le 23 novembre 2008 –

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